Par Philippe Gaudet (Info-Reines 102)
Après avoir présenté la gestion de cheptel de Didier Delecroix dans le numéro précédent (Info-Reines 101), nous allons maintenant aborder avec lui la production d’essaims et ses différentes techniques d’introduction de reines.
Quelle est ta stratégie pour produire des essaims ?
Didier : en fonction de la saison et de la colonie, on peut distinguer 5 façons pour faire des essaims artificiels :
- En prévention de l’essaimage : on prélève un essaim artificiel pour empêcher la fièvre d’essaimage.
Je n’utilise cette technique que pendant la floraison du colza. C’est la méthode la plus sûre et la plus rapide pour maîtriser l’essaimage naturel. La colonie garde son dynamisme et je fais une nouvelle colonie, mais la récolte est un peu moins importante (toujours plus que si la colonie avait essaimé !). - Par division des colonies à problèmes : pendant tout le printemps, je note sur les colonies leurs défauts : pas de développement, faibles récoltes, agressivité, peu hygiénique… enfin tout ce qui ne me plaît pas, et dès la période d’essaimage passée, j’utilise ces colonies sans valeur pour en faire des essaims artificiels. C’est une méthode très rentable car je produis deux à trois essaims artificiels avec quelque chose qui en fin de compte était une charge. De plus, j’améliore petit à petit la qualité génétique de mon cheptel.
- Par formation d’essaims nus : étant producteur de pollen, j’ai rarement des colonies très fortes, donc je n’utilise pas du tout cette technique.
- En produisant des essaims artificiels en fin de saisons : on prélève 2 à 3 cadres de couvain sur les grosses colonies vers le 15 août. Avec cette méthode, j’introduis une reine fécondée produite en nuclei type « Maxi+ » (= Mini+ muni de 12 cadrons).
- Pour des raisons sanitaires : toutes les colonies qui ont subi une intoxication, ou qui ont subi un problème sanitaire (loques, nosémose…) ou un incident pratique (forte famine, trappe à pollen totalement bouchée trop longtemps…), sont remises sur pied et dès que cela va mieux, je divise la colonie en 2 (si elle est assez forte) et je lui change la reine. En effet, une reine qui a eu un problème ne pourra plus être à son maximum. Il est même prouvé que cette déficience due à un événement environnemental agit sur l’expression de ses gènes et peut même être transmise à sa descendance (abeilles ou reines – voir l’article sur l’épigénétique dans ce même numéro).
Commençons par les essaims de printemps ?
Didier : Chez nous (ndlr : Marne), la saison d’essaimage se situe pendant la floraison de colza de mi-avril à fin mai. Pendant cette période, dès qu’une ruche a rempli une hausse (en plus de sa production de pollen), je lui prélève un essaim artificiel et effectue un échange de hausse : sa hausse presque pleine avec ses abeilles est intervertie avec la hausse presque vide d’une ruche du même rucher (attention toutes mes ruches sont conduites avec une grille à reine). En une seule opération, je limite l’essaimage naturel, égalise les ruches du rucher, et fais un essaim artificiel.
Méthode
Le matériel est préparé d’avance : une Beenuk avec l’entrée fermée, 3 cadres de cire gaufrée sortis plus un dans la ruchette. Voici les opérations :
- Ouverture de la ruche, contrôle rapide de la ponte, de l’état sanitaire… et début de la division.
- Recherche 2 cadres de couvain operculé, prêts à naître de préférence, plus 1 cadre de miel. Pas de recherche préalable de la reine. Je m’assure seulement qu’elle n’est pas présente sur les cadres que je prélève.
Dans le cas où je découvre des cellules royales, je prélève deux essaims artificiels sur cette ruche en essayant de laisser la reine dans la ruche. Les cellules royales naturelles seront détruites par la reine dans la ruche (elle n’a plus que 2 ou 3 cadres à surveiller). Pour les essaims artificiels, elles seront détruites en même temps que l’introduction de la cellule royale à trois jours. Cette opération calme la plupart du temps la fièvre d’essaimage. Bien entendu, je ne détruis les cellules royales qu’après avoir vérifié si la ruche n’a pas déjà essaimé (présence d’œufs d’un jour, présence de la reine et absence de cellules royales déjà nées).
- Les cadres sont mis dans la Beenuk avec leurs abeilles dans l’ordre suivant : en partant d’un bord, les 2 cadres de couvain, le cadre à miel puis celui en cire gaufrée.
- Les cadres de la ruche sont resserrés et les 3 cadres de cire gaufrée sont mis sur un côté. Il faut éviter de séparer les cadres de couvain et de placer un cadre de miel totalement plein entre le couvain et les cires gaufrées.
- Les hausses sont échangées, les ruches refermées et pour finir l’opération, les notations sont marquées sur les toits.
Les beenuks sont chargées en voiture et transportées sur un des ruchers de fécondation qui se trouve à plus de 3 km. Les ruchettes sont ouvertes dès leur mise en place dans le rucher de fécondation.
La disposition des Beenuk pour la fécondation des reines n’a pas l’air d’avoir beaucoup d’importance, à condition de laisser 30 cm entre elles et de ne pas faire de grandes lignes droites de 50 m. Il y a un couloir de travail intercalé avec un couloir de vol où je laisse pousser l’herbe.
Suite à une journée de l’Anercea, au cours de laquelle le Pr Komissar Alexander avait expliqué sa méthode pour faire féconder des reines en micro-colonies mises en HLM, j’ai peint les entrées pour aider les reines à leur retour. Pour lui, les reines repèrent bien les couleurs suivantes : rouge ou noir (elles ne font pas de différence entre ces deux couleurs), jaune, aluminium (elles voient en fait l’ultraviolet), blanc ou bleu.
Cette disposition, même si elle est totalement contraire à ce que l’on trouve enseigné dans les livres, me permet de gagner du temps et en fin de compte n’a aucune incidence sur le résultat des fécondations… comme quoi !
Passons aux essaims d’été.
Didier : Prélever des abeilles et des cadres de couvain sur une bonne ruche en dehors de la période d’essaimage est contre-producti. En effet, passée cette période, la ruche perd de son dynamisme et elle aura beaucoup de mal à revenir à son niveau initial, ce qui pénalisera les miellées d’été, qui sont généralement courtes. Mais je n’arrête pas pour autant de faire des essaims artificiels ! Après l’augmentation (ou la reconstruction) de mon cheptel, je passe à la phase : amélioration génétique du cheptel. C’est à partir des mauvaises ruches que je vais faire des essaims artificiels en éliminant la reine, répartissant abeilles-couvain dans des Beenuk, et en introduisant une cellule royale à trois jours.
Pendant tout le printemps, dès que j’ouvre une ruche, je note ses défauts : population faible, peu de récolte en miel ou pollen, agressive, mycose… À chacun ses critères ! Une ruche qui n’a pas atteint un bon niveau de production au printemps aura peu de chances de faire mieux en été. À la fin de la période d’essaimage, je sais donc exactement les ruches dont je vais devoir changer les reines.
La technique est assez simple, passons en revue les différentes phases :
- Préparation de la ruche : la ruche est débarrassée de sa hausse qui est mise sur une ruche en production, la trappe à pollen retirée et 2 Beenuk vides sont placées juste à côté.
- Recherche de la reine et répartition des cadres : ces 2 opérations sont faites en même temps. Les cadres sont pris un à un, un rapide coup d’œil pour rechercher la reine (je n’y passe pas trop de temps) : si elle est vue, je l’élimine, sinon elle se retrouvera dans un des essaims artificiels.
- Les cadres sont répartis de la façon suivante : 2 à 3 cadres de couvain plus 1 cadre de réserve. Les cadres de couvain sont mis le long de la paroi. Avec une ruche moyenne, je fais ainsi 3 essaims artificiels : 2 Beenuk + la ruche divisée. Les emplacements de cadre libre dans les Beenuk restent vides, cela facilite les manipulations par la suite et sans reine, les abeilles ont moins envie de construire. On peut mettre une partition dans la ruche pour éviter qu’elle ne se refroidisse.
- Introduction d’une cellule à trois jours. Ces 3 essaims artificiels sont ensuite tous transportés sur un des ruchers de fécondation. Les butineuses qui se trouvaient à l’extérieur retrouveront domicile chez leur voisine (cela a quelques avantages de mettre les ruches les unes près des autres). Depuis que j’introduis les cellules à trois jours, le taux d’acceptation, même pour les plus agressives, est très bon.
Trouver, puis introduire la nouvelle reine ; introduction de cellules royales à trois jours (méthode); choix du matériel : trouvez ces éléments dans le reste de l’article publié dans Info-Reines 102
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