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UN MIEL BON À PENSER

Il ne suffit pas qu’un miel soit bon à manger, il faut que cet acte soit bon à penser

Thierry Fedon

Thierry estime que l’apiculture majoritaire en France est appelée à évoluer et sans doute rapidement. S’il est dimcile de percevoir précisément ces incontournables changements, il estime qu’il faudra parler d’apicultures au pluriel, parce qu’une piste unique ne saurait sumre à répondre aux enjeux actuels. La présentation proposée aux JE de février 2022 (1) a pour but d’alimenter les réflexions ouvertes par des contextes parfois difficiles.

Comme le savent nos fidèles lecteurs, Thierry Fedon est apiculteur dans le Limousin, et ce depuis qu’il est entré dans la vie active. Il a grandi dans ce milieu et sa déjà longue carrière a pris dernièrement un tournant.

Lors des Journées d’Étude de Neuvy-sur-Barangeon (Cher), pour replacer cette remise en cause dans son contexte, il a commencé par dresser une rétrospective de l’apiculture professionnelle pratiquée depuis un siècle en France. Elle permet de mieux comprendre comment il a été conduit à reconsidérer le modèle suivi pendant les trente premières années de sa carrière.

L’exploitation comptait 750 ruches qui transhumaient.
Aujourd’hui le nombre a doublé, mais elles restent autour
de l’exploitation.

La liberté : un fondement

Pour commencer, Thierry précise les fondamentaux sur lesquels s’ancre depuis toujours sa passion d’apiculteur professionnel. Au premier rang, il place la liberté : liberté d’entreprendre, de disposer de son temps, de choisir ses activités selon sa seule inspiration.

Chez chaque apiculteur sommeille un libertaire et il n’échappe pas à la règle. De cette indépendance découle la joie de faire. Il la revendique comme un des moteurs de sa motivation qui ne peut être le seul apanage des apiculteurs de loisir qui disent pratiquer l’apiculture pour « leur seul plaisir ».

Vivre dans et d’un environnement dont l’apiculture dépend totalement, y développer une activité économique rentable en toute liberté, indépendance et plaisir, voilà donc définies les bases sur lesquelles il assoit son engagement professionnel.

Ces notions, il ne les a jamais perdues de vue et quand les conditions d’expression de ces fondamentaux se sont trouvées mises à mal, il a commencé à interroger son système. C’est pourquoi son exposé s’adresse surtout à ceux qui se cherchent encore, à ceux qui veulent modifier leur système ou qui ne trouvent pas assez de sens à ce qu’ils font par rapport à leurs valeurs.

D’où venons-nous ?

L’apiculture professionnelle de l’après-guerre découle d’une apiculture de cueillette, les abeilles dites noires sont adaptées au terroir et au climat, elles sont jugées plutôt rustiques, capables de constituer des réserves pour l’hiver et de se perpétuer par divisions naturelles.

Dans ce modèle ancien, la plupart des apiculteurs vendent leur miel au détail à des prix qui ne dépassent guère celui de la confiture. Les grandes surfaces, inventées dans la fin des années soixante, sont encore marginales et la demande de gros volumes est donc faible. La surface cultivée en colza, jadis cantonnée au nord du pays, progresse partout en plaine à partir des années 1970-1980.

La division des colonies dès la fin mars permet alors de juguler les fièvres d’essaimage tout en assurant néanmoins une récolte en fin de floraison. Les pertes annuelles ne dépassent guère les 10 % qui sont ainsi compensées sans trop de peine.

L’élevage de reines est encore une pratique marginale qui ne réunira qu’une poignée de passionnés autour de la création de l’Anercea en 1979.

La valorisation est peu développée tout au long du siècle dernier.

Quant à la formation, elle est si rare qu’on devrait plutôt parler de transmission des savoir-faire. Il n’existe pas de structures de développement du type ADA. Quelques CETA voient néanmoins le jour dans les années soixante-dix.

L’apiculture professionnelle est encore une activité qui se transmet de père en fils ou concerne des agriculteurs qui complètent ainsi leurs revenus. Une vague d’installation débute néanmoins au lendemain de mai 68 et se poursuit jusque dans les années 1980 chez des jeunes motivés par le retour à la terre. Les premiers CFPPA ouvrent alors leurs portes. Le nombre de ruches en France est estimé avant les années quatre-vingt autour de 1,5 million pour un millier d’apiculteurs qui produisent de 15 à 20 000 tonnes de miel.

L’activité s’exerce en quasi-autonomie et un grand nombre de ruches qui produisent relativement peu font l’objet d’un suivi limité. À la fin des années 1980, le varroa a conquis l’ensemble du territoire. Dans le même temps, la production est bouleversée par l’expansion du tournesol mellifère qui conquiert 1,4 million d’hectares quand la lavande par exemple ne couvre que 20 000 ha. Les rendements explosent, le miel de tournesol représentera jusqu’à 45 % du miel français et ce pendant une douzaine d’années.

Là où fleurit la plante, la production devient aisée, toutes les colonies font du miel, même les bourdonneuses. Cette production tardive s’ajoute aux productions de printemps qui la précèdent. Un bonus qui offre une belle opportunité de moderniser les exploitations ! L’emploi de saisonniers, la mécanisation sur les ruches, de nouvelles installations en miellerie vont se généraliser. Mais le marché du miel se trouve déstabilisé par l’arrivée de ce nouveau cru, les prix chutent en dessous du prix du sucre, le miel de tournesol est même parfois distribué aux abeilles en hiver. Puis rapidement, dès 1995, les néonicotinoïdes s’invitent au festin et les colonies dysfonctionnent, sans mort subite semblable à celle qu’on déplore parfois lors de traitements classiques. Les non-valeurs se multiplient et les rendements baissent.

De fait, l’environnement à l’extérieur comme à l’intérieur des ruches (traitées contre le varroa) est pollué par les pesticides. Dans les zones de grandes cultures en l’absence de réponse technique, l’apiculture extensive souffre. En revanche, dans les zones d’élevage les pratiques évoluent peu et les rendements restent stables à moins de transhumer en plaine. Des pratiques anciennes perdurent dans ces régions. Face à cette chute des rendements en plaine, l’élevage apparaît alors comme le seul outil technique maîtrisable par l’apiculteur. Puisque les abeilles meurent ou produisent moins, sans qu’il puisse influer sur la récolte, il doit impérativement compenser ces mortalités en multipliant son cheptel. Les pratiques d’élevage sortent du cénacle des rares initiés.

La remontée des cours du miel va encourager l’évolution. L’essor de l’Anercea illustre bien ce mouvement, la progression est continue et régulière, mais modérée jusqu’en 2010. Puis, dans les dix dernières années, le nombre d’adhérents quadruple, car l’élevage a prouvé qu’il est un formidable levier d’amélioration des cheptels dans un contexte de hausse continue du nombre des installations. Il devient donc acquis qu’une formation est indispensable.

Thierry suggère qu’elle a conduit à un certain formatage vers un modèle fondé sur une abeille plus prolifique, peu essaimeuse, plus docile, peu propolisante, mais sans doute plus fragile. Un réseau de sélectionneurs et de multiplicateurs s’est vite constitué autour de la Buckfast qui répond à ces besoins nouveaux par sa propension à produire du couvain pourvu que la nourriture ne lui manque pas. Les reines, qui pondaient autrefois 150 000 oeufs par an pendant au moins trois ans, pondent maintenant plus tôt et plus tard par pleins cadres.

Pour rentabiliser les efforts consentis en matière de formation comme en temps de travail, l’apiculteur souhaite raccourcir les cycles. Autrefois, il était habituel de faire des essaims en saison pour les enrucher au printemps suivant, aujourd’hui nombreux sont ceux qui veulent un essaim productif dans les mois qui suivent sa conception. Une armée de rechange est requise, presque en temps réel, pour pallier tout aléa. Les colonies sont préparées pour aller à la bataille, les cycles de couvain multipliés deviennent par conséquent un terrain de jeu pour le varroa qui prospère.

Pour alimenter ce rythme effréné, il convient de soutenir le cheptel : sirop, protéines, partitions, renouvellement systématique des reines chaque année sont donc mobilisés. À ce prix, les occasions de récolte doivent se multiplier, les transhumances y pourvoient. Depuis quelques années on observe que les nourrissements dépassent en tonnage, le miel officiellement produit en France (12 000 tonnes de produits de nourrissement pour 10 000 tonnes de miel).

Force est de constater qu’une apiculture gourmande en intrants tend à s’imposer avec la fragilité inhérente à cette dépendance. Cette apiculture exerce une pression forte sur le milieu avec une concurrence accrue entre exploitants attirés par les mêmes territoires ou vivant sur les terres convoitées. Dépendante aux intrants, cette apiculture l’est aussi à la génétique.

Celui qui refuse cette pression a-t-il une porte de sortie ? Thierry le pense. Il lui semble possible de résister en innovant, en inventant une autre approche.

Pour ce qui est de la gestion des colonies, l’idée est de travailler en fonction des abeilles plutôt que de les soumettre à des pratiques contraignantes. C’est ainsi que Thierry aime par exemple leur proposer en fin de saison des cellules royales qu’elles acceptent ou non selon leurs besoins.

Pour résumer, Thierry estime qu’on est passé d’abeilles façonnées par leur environnement à des abeilles sélectionnées par les apiculteurs pour s’adapter à un environnement à risque. Au prix d’un travail de tous les instants ! L’apiculteur est contraint de s’adapter en permanence pour être à même d’impulser la dynamique. Cette histoire a engendré de grandes différences entre apiculteurs : des super-héros qui s’en sortent au prix d’un gros travail coexistent avec des super-déprimés qui ne se reconnaissent pas dans un modèle trop productiviste. Cette apiculture toujours plus intensive, qui change de plus en plus vite, suppose une adaptation au risque, permanente et soutenue. L’apiculteur aurait-il domestiqué une abeille dont il serait devenu quelque peu esclave ?

Il y a donc pour Thierry deux types d’adaptations dans des contextes changeants : l’adaptation permanente (au risque de finir par tout accepter en rognant ses fondamentaux) et l’adaptation de rupture, celle que chacun doit trouver pour soi. Celle qu’il construit peu à peu avec son équipe n’est qu’un exemple et non pas l’exemple à retenir.

Faiblesses et forces de l’apiculture française

Pour évaluer les possibilités d’évolution, Thierry brosse un tableau des faiblesses qui entravent l’apiculture, mais aussi des forces sur lesquelles son nouveau modèle peut compter.

Il remarque que les menaces sont nombreuses, mais également les atouts, et qu’il est donc encore possible de se construire un bel avenir en apiculture. Parmi les freins à lever, il liste : Tropilaelaps qui s’approche, Aethina Tumida qui est à nos portes, le frelon et le varroa, toujours menaçants. Le changement climatique impacte de plus en plus l’apiculture, de plus en plus d’étés ressemblent à la morte-saison. L

‘évolution de la PAC modifie les paysages de manière flagrante en zones de grandes cultures et insidieusement ailleurs. L’évolution du droit rural, avec des ruraux de moins en moins acteurs des décisions, pourrait influer sur les conditions de l’apiculture. Le génome a été isolé, sa privatisation n’est pas exclue. Le miel sans abeille existe déjà. La fiscalité apicole peut apparaître comme une chance, mais on peut aussi la considérer comme un frein pour la filière. La liberté de l’apiculteur n’est plus aussi grande qu’elle a été.

Article complet à lire dans d’Info-Reines n°139

1- Cette présentation est la reprise d’un travail élaboré pour un séminaire organisé par l’ADA Occitanie.

Photo de l’article : Aux deux super-héros, Thierry et son fidèle salarié Bruno (les plus à droite), ont succédé cinq temps pleins à 35 h par semaine. Parmi eux, Edgar (ancien apprenti-ingénieur, puis salarié – t-shirt rayé), Svetlana (l’épouse de Thierry), aujourd’hui associés de l’EARL, et Ludovic (en bas à gauche), jeune salarié dynamique. L’exploitation accueille des stagiaires tels que Marc (en haut à gauche).

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